De l'Existence à l'Essence, J.Brosse

Publié le par Lucas


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De l’existence à l’essence                      

Par Jacques Brosse      

                                                           


Qu’est l’Essentiel ? 
Sinon ce après quoi pendant toute une vie nous courons et qui perpétuellement nous échappe. 
A voir l’insatisfaction de nos contemporains, il doit bien y avoir quelque part un malentendu.

 

Pour les anciens philosophes - mais qui les lit encore ? -, essentiel s’opposait à existentiel, l’essence à l’existence. L’essence était ce qu’au cours de sa vie l’individu avait à devenir, le but à atteindre, sa "fin dernière", lui-méme. Alors, il cessait d’ètre ce qu’il avait été, un individu refermé sur lui-mème, enfermé en lui, retranché de tout le reste, des autres et du monde. "Ô que ma quille éclate ! Ô que j’aille à la mer !", s’écriait Rimbaud, qui écrivait aussi :

"Je est un Autre".

N’est-ce pas là jouer avec les mots ? Assurément, tant que l’on a pas compris qui l’on est. Tel est le fin mot de toutes les philosophies - et Montaigne a pu dire que "philosopher, c’est apprendre à mourir" -. La philosophia perennis, "l’’amour de la sagesse", est réflexion sur l’existence et l’Essence, elle pose la question fondamentale : "Qui suis-je ?" D’où procèdent toutes les autres et tant que l’on n’a pas répondu à celle-Ià, on ne peut répondre à aucune.

Sur les murs du temple oraculaire d’Apollon à Delphes, la sagesse grecque parvenue à son zénith proclamait : "Connais-toi toi-même", et ajoutait : "et tu connaîtras l’univers et les dieux". Que nous disent les sages que nous allons chercher en Inde, car chez nous ou bien il n’y en a plus, ou bien ils se cachent, sinon cela ? A ceux qui venaient le trouver et qui l’interrogeaient, Ramana Maharshi ne répondait que par une question : "Qui ètes-vous ?".

Plus récemment, Nisargadatta Maharaj transmettait à ses disciples le seul conseil que lui avait donné son maître : "Tu n’es pas ce que tu crois être... Trouve ce que tu es." Le malaise de notre temps vient de là. Nous ne prenons plus la peine d’essayer de nous connaître. Nous prétendons que nous n’en avons pas le temps. En vérité, nous nous fuyons.

Aurions-nous peur de faire enfin connaissance ?

Tant que l’on répète ce que l’on a entendu, tant qu’on se gargarise de mots, cette interrogation fondamentale ne se pose même pas, mais que nous prenions au pied de la lettre l’apparemment inoffensif "Qui suis-je ?", et cela commence à devenir grave, cela constitue déjà un engagement vis-à-vis de nous-mêmes, une exigence qui tôt ou tard modifiera de fond en comble notre vie. Voilà pourquoi, pris de vertige, nous nous détournons.

Car il s’agirait en effet de la fin d’une illusion, de toutes les illusions et d’une telle attitude, la seule saine, la seule lucide, nulle époque n’est plus éloignée que la nôtre qui confond tout.

Et d’abord, ces deux verbes que l’on appelle "auxiliaires", car ils aident à conjuguer les temps de tous les autres, Être et Avoir. Quel avoir comblera jamais la béance de l’être, comme on nous le fait espérer ? Comment remplir ce tonneau des Danaïdes qu’est notre avidité sur laquelle amoureusement se penche une société qui s’intitule bien à propos de consommation ? Parce que nous vivons enfoncés jusqu’au cou dans ce Règne de la quantité que dénonçait superbement René Guénon, qui le voyait poindre, alors que les symptômes n’en étaient guère apparents, au lendemain de la guerre.

Peut-être notre erreur, et notre faute, ne provient-elle que de ce que nous confondons ces deux verbes, en somme opposés, tandis que nous séparons abusivement ce qui doit être seulement distingué. Il n’y a pas la vie d’un côté, la mort de l’autre, mais la vie-et-mort ainsi qu’on l’écrit parfois en chinois et en japonais, avec une impeccable logique, car puisque l’on naît, on meurt. De même, il ne saurait exister de moi sans l’autre, ni d’homme sans monde. Privés l’un de l’autre, ils s’étiolent et disparaissent ; coexistents, ils s’appuient l’un sur l’autre, s’entretiennent et communiquent. C’est cela la communication et non ce qu’on apprend aujourd’hui à des stagiaires spécialisés. Propos banals sans doute !

Mais examinons-en un peu les conséquences, apparemment inéluctables. Puisque si l’on naît, l’on meurt, ne faudrait-il pas en conclure : si la vie conduit à la mort, la mort ne conduit-elle pas à la vie ? Ce qui, convenons-en, modifierait quelque peu les données du problème. Qu’est-ce qui meurt en effet ? C’est le moi, cet artifice. Mais, quand il n’en reste plus ?

Qui êtes-vous, au fond, tout au fond de vous-même ? Vous seul pouvez le dire, mais vous en avez le devoir. Alors tout changera, le problème sera résolu.

Pratiquement, plus prosaïquement, la question pourrait se formuler : Avons-nous adopté la meilleure manière d’exister ? Voilà ce qu’il vaudrait la peine d’examiner de près, en toute lucidité. Essayons-nous loyalement de réaliser notre être ? Vivons-nous réellement de notre vie propre ? Et non par personnes interposées, celles que le monde actuel nous propose, voire nous impose, caricaturalement par la télévision, par la presse, par la publicité, pseudo-modèles auxquels nous nous conformons sans même nous en rendre compte. Est-ce là vraiment notre vocation, notre idéal ? N’avons-nous pas autre chose à faire dans cette existence qui est à nous et à personne d’autre et dont nous sommes devant nous-mêmes les seuls responsables ?

Mais, si nous renonçons à tout ce qui n’est pas nous, nous voilà déjà sur la Voie de l’Éveil, cette rêvolution (au sens premier et latin de ce mot de "retour sur soi-même"), indescriptible, car elle ne peut être qu’expérimentée. Alors, d’elle-même disparaîtra la table qui obscurcissait notre regard et dont nous ne prenons conscience qu’à ce moment-là. Et nous pourrons repartir, dans le bon sens cette fois, allégés de ce que nous croyions être, donc de nos peurs, de notre angoisse existentielle, goûter sans remords les joies les plus simples qui, elles au moins, sont gratuites (cet adjectif vient de grâce, cela aussi, nous l’avons oublié).

Alors nous sera d’un coup restitué ce que nous imaginions avoir perdu et qui n’était qu’égaré, notre innocence, notre dignité premières.





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Pr S. Feye 01/10/2014 21:11


Se connaître soi-même, c'est connaître le dieu qui sommeille en nous. Mais pour y accéder, nous n'avons pas la clef.


Quoi qu'il en soit, je crois que la première chose à faire est de redonner l'accès aux deux grandes langues fondatrices de l'Europe, dans lesquelles se sont exprimés les véritables philosophes.


Pr Stéphane Feye
Schola Nova (non soumise au décret inscriptions) - Humanités Gréco-Latines et Artistiques
www.scholanova.be
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